Cette soirée n'avait été prévue que quelques heures avant son propre commencement. Après cinq jours de "travail" ardu, à nous prendre la tête sur notre puberté,
assis sur ces chaises peu confortables, écoutant ces enseignants automates dénués de toute passion car préformatés par une éducation nationale qui se voulait rigide et intransigeante, nous ne
savions pas exactement ce que nous ferions de notre samedi soir. Nous étions une petite bande de camarades comme il en existe par dizaines dans chaque école. On avait des points communs, ou non;
cela nous importait peu. On avait juste ce besoin mutuel de reconnaissance, de câlins, de compréhension, d'attention. Dire à quelqu'un qu'on existe et avoir une réponse en retour. Alors, pour
chercher une sorte de réconfort hypocrite, pour se sentir moins seul, on se jurait d'être amis pour l'éternité, "quoi qu'il arrive", suffoquant dans une immaturité flagrante (mais que nous
n'apercevions même pas) qui nous faisait penser tout et n'importe quoi. Finalement, à la grande satisfaction de chacun d'entre nous, une des filles du groupe appela pour prévenir que ses parents
seraient absents pour la nuit. Bingo! La voie était libre.
J'arrivais aux environs de vingt-deux heures, retardé par un apéro prolongé. La maison, je la connaissais déjà; mais à chaque fête ses invités, et à chaque fête son décor. La cuisine se situait
de suite à droite de l'entrée principale, et c'est en général à cet endroit que l'on pouvait commencer à discerner l'état d'esprit des gens réunis. Trois potes conversaient autour de la table sur
laquelle se consumaient quelques bougies. Il y avait de la sauce tomate qui essayait désespérément de s'accrocher à la porte marron du frigidère new wave pour ne pas s'éclater la pulpe au sol,
des pâtes froides de toutes sortes qui étouffaient l'évier, et une saucisse collée au mur. Je saluais mes compagnons d'une franche accolade pour ensuite me diriger vers ce qui, avec les chambres,
était le clou de nos escapades: le salon, d'où j'entendais Bob chanter nos incompréhensions. Une fois le pied dans cette salle, je ne pouvais distinguer clairement ce qui s'y tramait à cause de
la fumée épaisse qui au passage dilatait passivement mes pupilles. Ce n'est qu'en me rapprochant que j'ai pu reconnaître mes collègues assis en grand nombre qui discutaient quand ils arrivaient à
s'entendre avec cette voix magistrale montée au maximum et qui planait dans leurs tympans. Ils représentaient de façon irréprochable notre credo à tous: tolérance. Rastas, métalleux, "weshs",
jeunes, plus vieux, hétéros, bi et homo...on était tous différents, et c'est cette même fumée qui nous amenait à nous tenir par le bras. Je saluais tout le monde, un à un, et je m'installais. Ma
soirée commençait.
Elle était là, ma petite J. Assise parmi nos connaissances communes sur le canapé faisant front au mien. Je lui avais dit bonsoir sans excentricité aucune, comme à tous les autres. D'un point de
vue extérieur, elle s'était fondue dans l'amas de mes proches sans y prendre une place particulière, sans être plus importante que le reste. Elle ne semblait pas spéciale. Mais de l'avis de mon
regard discret, quasi imperceptible, elle demeurait toujours très chère à mon coeur. Je n'oublierai jamais ce premier baiser, allongés dans l'herbe verte de cet été feucherollais, sous ces
étoiles blanches, quand tout le monde nous avait abandonnés pour fuir la violence des aurores dans de doux draps toujours un peu trop grands...là où l'on se sent toujours un peu seul. Nous, nous
n'avions pas de draps ce soir-là, mais je l'avais elle et elle m'avait moi. L'un collé à l'autre, on a marché jusqu'à ce banc tournant de manière insolente le dos à la mairie, et elle s'est
assise sur moi. Entourés par les gerbes de fleur en hommage aux morts et disparus de guerre, on a ri comme jamais; on s'est embrassés langoureusement. J'ai serré ses hanches décomplexées, caressé
ses cheveux dont j'ai encore du mal aujourd'hui à définir la couleur exacte. Nos langues se sont chatouillées, les poils se sont hérissés, les mains sont devenues moîtes, et on a senti l'un et
l'autre qu'on en avait le désir. Mais sans un mot, et juste dans cette cohésion unique, au travers de cet emboîtement parfait de nos regards, on a su que ça n'était pas le bon moment. On avait
cette peur de devenir des copains de baise (c'était relativement fréquent au lycée). Et puis, pas comme ça, non. Non, le banc devait rester pur comme cette nuit, la Nôtre, si exquise. Nous
devions le faire plus tard, dans un beau lit blanc, après quelques verres de champagne, dans la musique et la chaleur d'une chambre qui nous régalerait de son confort. Après tout, nous deux
ensemble, ça méritait bien plus qu'un endroit où tous les villageois posent leurs fesses courbaturées au milieu de leur promenade de santé. A sept heures, la boulangerie se situant à quelques
mètres de notre paradis de fortune ouvrait ses portes. J'achetais croissants, pains au chocolat et jus d'orange. On s'est posés dans le pré où nous nous étions embrassés pour la première fois
quelques heures avant et on a tout dévoré ("Les émotions ça m'ouvre l'appétit", disait-elle), quand à la fin du petit-déjeuner elle m'a tendu un Kinder Surprise qu'elle avait acheté à mon insu
dans la même boulangerie.On l'a ouvert en deux, et on a assemblé les pièces de montage (à l'époque la surprise n'était pas toute prête comme il en est d'actualité, ce qui rendait la friandise
encore plus gourmande) pour obtenir une araignée. On a tous deux mangé notre moitié d'oeuf en chocolat et elle est repartie vers l'endroit où son père lui avait donné rendez-vous pour la ramener
chez elle. Sans oublier de m'embrasser une dernière fois. C'est moi qui ai gardé l'araignée.
Ma soirée commençait enfin, mais je ne pouvais m'empêcher de la fixer. Depuis cet épisode, elle était redevenue une amie. Je n'étais pas amoureux d'elle (je ne l'ai jamais été); mais j'avais
goûté au franchissement de la ligne, et une fois de l'autre côté, je n'étais pas sûr de vouloir revenir en arrière. Ca n'était pas la femme de ma vie, mais ç'aurait pu être une très belle
histoire. Elle avait un copain à présent. Ca avait l'air d'être sérieux, et d'ailleurs je l'aimais bien, lui. Les voir tous les deux ne me rendait aucunement jaloux. Au contraire, j'étais plutôt
content de la voir sourire, même si j'essayais à chaque fois d'effacer le visage de son homme à ce moment-là. Et puis, je ne pouvais m'empêcher de replonger dans la liqueur de ses lèvres qui
avait tant sucré cette nuit. Désormais, on se voyait de temps en temps: seuls ou en soirée, au lycée comme chez moi. Elle se confiait un peu moins, mais sans cesser de me prouver la grande
affection qu'elle me portait: des clins d'oeil, une oreille attentive, de la confiance, des sms inutiles, un cadeau...Je la voulais, comme amie. Je la voulais, ma meilleure amie.
Je ne me souviens plus de la tournure précise qu'a prit cette soirée. On a, bien évidemment, beaucoup picolé, beaucoup fumé, et dansé comme les électrons libres aux allures de jeunes cons (et
vice versa) que nous étions. J'ai peloté une fille un peu grasse dans la chambre d'amis. Un inconnu a essayé de me vendre un shit infecte de couleur orange et à la texture insupportablement
poussiéreuse. Des gens s'essayaient au piano, à la cuisine (et une saucisse pour le plafond!), aux cocktails. Et le son dans le salon était à fond, toujours à fond, quel que soit le cd que
digérait la platine. J'ai dû partir dans le le milieu de la nuit. Je tenais absolument à dormir dans mon lit, quitte à le faire seul.K (qui était la seule personne présente à détenir un permis de
conduire) était trop bourré pour prendre le volant. Ma mère revenant d'un dîner parisien, je l'appelais pour lui demander de me récupérer au passage. Un au-revoir rapide, un bisou à qui passait
sur mon chemin. Dans la voiture:
-"T'es encore bourré..."
-"Mouarf..."
Je suis rentré, je me suis brossé les dents et me suis assoupis en moins de cinq minutes.
...
-"Nico, Nico! Réveille-toi!"
J'ouvrais les yeux péniblement, accompagné dans cette démarche par un léger mal de crâne et le palais fastidieusement pâteux. Je vis ma soeur penchée sur moi, le téléphone en main.
-"Mmmmmm, qu'est-ce-qu'il y a?"
-"C'est K., il y a un problème."
-"Il est quelle heure?"
-"Dix heures. Tiens."
J'ai pris le téléphone et j'ai demandé à ma soeur de sortir de ma chambre dans laquelle il régnait une odeur animale. Je me suis frotté les yeux et me suis lancé:
-"Allô?"
-"Nico c'est K."
J'ai de suite senti qu'il y avait quelque chose d'anormal. Il avait le ton grave, presque sévère, et des larmes qui ne demandaient qu'à couler à flots.
-"Qu'est-ce-qu'il y a?"
-"Il y a eu le feu. Le feu...je ne sais pas. On n'a pas retrouvé J."
Là, aucun mot n'est sorti de ma bouche. Alors, K. en a profité pour développer. Il était très confus dans ses propos comme dans son articulation, presque paniqué, complètement essoufflé. Il
répétait sans cesse les mêmes phrases et mots. Le choc avait été violent. Il avait été le premier réveillé parmi les flammes au petit matin. Il a réussi à sauver la vie des dizaines de dormeurs
qui s'étaient appropriés les lits, baignoires et mètres carrées de moquette tâchées. Tous, sauf elle. Elle était à l'étage, les escaliers s'étaient effondrés et la veranda était hors de sa
portée. Emportée.
-"Vous êtes où?"
-"A l'hôpital Mignot."
J'ai alerté mon père de la situation, sur quoi nous avons sauté dans la voiture pour rejoindre les survivants. Ils étaient tous sur la terrasse de l'établissement, en train de prendre l'air. Tous
vêtus d'une blouse bleue, certains affublés d'un masque à oxygène, et séparés en petits groupes. J'ai d'abord plongé dans les bras de K., pour ensuite les prendre un à un contre moi et les
écouter. Ils m'expliquaient qu'ils ne comprenaient rien, qu'ils ne savaient pas ce qui s'était passé. Il y en a qui, submergés par l'émotion, étaient à la limite de la perte de conscience.
Beaucoup pleuraient. Mais c'est dans toutes leurs paires d'yeux, sans aucune exception, que j'ai lu une grande culpabilité. Et je ne sais si un jour ils réaliseront qu'ils n'y sont pour rien. Pas
un plus que l'autre. Pas eux plus que moi. Pas elle plus que nous.
On est rentrés dans la voiture avec mon père, et après une éternelle minute de silence durant laquelle ni lui ni moi n'avons osé prendre la parole, je lui ai dit: "S'il-te-plaît papa, emmène-moi
là-bas."
Il y avait deux voitures de gendarmes qui flirtaient avec la haie toujours intacte longeant le côté du jardin. De cet angle là, rien ne semblait s'être passé. J'ai senti mon gosier se refermer
quand la voiture s'est arrêtée, que j'en suis descendu pour contourner la haie, et que je me suis retrouvé face au cadavre. Il ne restait pas grand chose de cette belle maison où, il y a quelques
heures à peine, je prenais mon pied en m'envolant à toute allure fondu parmi les miens. Et le peu qui en restait était noir, cramé. C'est quand j'ai songé que ses os, ses cendres et les restes de
son corps étaient là-dedans, introuvables, que je me suis écroulé, genoux à terre, dans une crise de larmes que je n'ai pas encore égalé. Et je gueulais: "Noooooooooooon! Pourquoi? Pourquoi..."
Je me suis mis à hurler son prénom, sur quoi une voisine s'est accroupie à mes côtés et m'a serré fort contre elle. "Ca va aller, ça va aller...."
Avant de quitter ce lieu maudit, ta tombe et notre cimetière à nous, tous tes amis, j'ai posé pied dans l'ancienne demeure pour y prendre un de ses restes mutilés: un petit caillou noirci par les
flammes. J'ai songé que l'on n'avait jamais fait l'amour, et que la veille, je n'avais pas même pris le temps de te dire "Au-revoir". Et je ne manque pas, de nos jours, dès que je me lève le
matin, tout en actionnant la cafetière et le briquet sous ma cigarette, de te regarder à travers cette pierre, ce bout de charbon trônant sur la table de mon salon tout en pensant: "J'ai vraiment
de la chance de me réveiller ce matin".
Nico Kapa
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